Le 19 avril 2026, Vincent Bolloré choisit de commenter la crise qu’il a lui-même provoquée. Pas n’importe où. Dans Le Journal du dimanche, le titre qui lui appartient et à la tête duquel il a placé en 2023 le journaliste d’extrême droite Geoffroy Lejeune – provoquant alors un départ massif au sein de la rédaction. C’est une courte tribune, intitulée « Séisme ? ». Soucieux de minorer l’ampleur du cataclysme que représente l’affaire Grasset pour l’édition française, il assimile les autrices et les auteurs démissionnaires à une « petite caste ». Elle se croirait « au-dessus de tout » et se coopterait, selon lui.
Mis en difficulté
D’ordinaire, Vincent Bolloré n’intervient pas sous cette forme écrite, et surtout pas pour répondre à une quelconque critique ou polémique le mettant en cause. Le procédé témoigne de la gravité de la situation. Mis en difficulté, le principal actionnaire d’Hachette et donc de Grasset endosse ainsi un rôle de communicant de crise dont il n’est pas coutumier. Quant à l’ironie du titre, « Séisme ? », dont le point d’interrogation cherche mettre le sujet à distance, il répond à celui choisi par Le Figaro, entre autres, pour traiter l’affaire, « Séisme chez Grasset : les coulisses du départ de cent soixante-dix écrivains ».
Plusieurs observateurs soulignent que le traitement de la crise dans un journal classé à droite comme Le Figaro, exprimant sa compréhension des écrivains démissionnaires, a fortement déplu à Vincent Bolloré, plus à l’aise lorsqu’il est attaqué par ce qu’il assimile à la « gauche morale ». Ajouté au départ de quatre membres de l’Académie française, ainsi que d’écrivains catholiques, confirme en réalité l’extraordinaire diversité des auteurs Grasset. Difficile de les assimiler à une caste uniforme.
L’origine des tensions escamotée
Le reste du texte de Vincent Bolloré, qui souhaite justifier la décision de licencier Olivier Nora en invoquant des principes de bonne gestion – incluant une formule étrange confondant « majorité » « en « démocratie » et majorité actionnariale « en entreprise » est mis à mal par l’analyse. En premier lieu, Vincent Bolloré attribue la crise à un différend sur la date de parution du prochain livre de Boualem Sansal, qu’Olivier Nora préférait publier au mois d’octobre, afin de travailler le texte pour qu’il parvienne à la meilleure forme possible, tout en le programmant à un date prisé des écrivains célèbres -quelques mois avant Noël.
En justifiant le licenciement d’Olivier Nora par l’invocation de ce différend, Vincent Bolloré attire l’attention sur la personne de Boualem Sansal, que ses organes de presse dépeignent alors comme la victime d’un monde « bien-pensant », assimilable à ladite « petite caste ». Il escamote ainsi l’origine des tensions : la volonté de certains dirigeants d’Hachette de forcer Grasset à publier un manuscrit de Nicolas Diat, lui-même éditeur de plusieurs personnalités d’extrême droite, dont Jordan Bardella.
Grasset vs. Fayard
Le comité de lecture de la maison, garant de son indépendance et de son excellence éditoriale, avait accueilli l’idée avec de nombreuses réserves. À l’opposé, l’annonce de l’arrivée de Boualem Sansal, bien antérieure au licenciement d’Olivier Nora, n’avait entraîné ni crise chez Grasset ni départ d’aucun auteur ni autrice.
Enfin, les chiffres cités par Vincent Bolloré pour justifier ce licenciement interrogent. Jusqu’à ce jour, Grasset demeurait la maison de littérature la plus rentable du groupe Hachette, l’une des rares à avoir résisté à la crise de la librairie et à être encore bénéficiaire. Au contraire de Fayard, sommée de soutenir depuis 2024 une ligne idéologique réactionnaire et où travaille le même Nicolas Diat.